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Saint Bernard et l’Ordre du Temple

St Bernard - Tours

Voici les termes de l’accord établi entre Baudouin, abbé de Châtillon, et Humbert, prieur de Colmar […] par la main du seigneur Bernard, abbé de Clairvaux […].
[témoins] […] Odon de Furnes, chevalier du Temple […]
Fait l’année où Godefroy, évêque de Langres, est allé à Jérusalem avec le roi des Francs.

Cette charte de l’année 1147, très abîmée, ne nous apporte que peu d’informations sur les liens entre Saint Bernard et les Templiers, sinon que le Temple était présent lors d’une cession entre deux abbés rédigée, et sans doute encouragée sinon provoquée, par l’abbé de Clairvaux. Fort heureusement d’autres documents nous sont parvenus dans un état plus satisfaisant qui nous mettent à même d’entrapercevoir de l’intérieur le rôle que Saint Bernard a joué, non seulement dans la création et dans la promotion, mais aussi dans le soutien qu’il a toujours manifesté en paroles et en actes à l’égard de l’Ordre du Temple.

La dizaine de documents présentée ci-après est extraite du Cartulaire du Marquis d’Albon. La traduction est signée templum-aeternum.net. Les enluminures sont extraites de l'excellent base de données du site http://www.enluminures.culture.fr/

La Règle

St Bernard - Beaune

On a, la plupart du temps, associé étroitement Saint Bernard à la création de l’Ordre du Temple, et en particulier à la rédaction de la Règle. Le texte de celle-ci n’est pas aussi affirmatif et, faute d’information précise, la réponse demeure en suspend. La lettre ci-dessous apporte cependant un éclairage direct sur la genèse de cette Règle qui fut, on va le voir, vivement désirée et même réclamée par les Templiers alors en Terre Sainte, lesquels n’hésitèrent pas à faire intervenir Baudouin, le roi de Jérusalem, pour qu’il use de son influence auprès de l’abbé de Clairvaux.

L’audience de Saint Bernard était déjà très grande, tant auprès de l’Eglise que des princes : le « poids de son intercession », son « sens de la diplomatie », telles sont les qualités dont les Templiers ont besoin en cette affaire. Mais pourquoi donc mettent-ils tant d’empressement à obtenir gain de cause ?

Premièrement, pour devenir un Ordre au sens plein du terme, il faut l’approbation de l’Eglise et une Règle de vie. A cette époque, deux grandes règles existent : bénédictine et augustinienne. C’est de cette dernière, dite aussi Règle des Chanoines, que l’on s’inspirera pour rédiger la nouvelle Règle. La deuxième raison est d’ordre interne et fait apparaître en filigrane des différends au sein du petit groupe : sans chef, sans hiérarchie, sans règles, les chevaliers ne peuvent être véritablement efficaces. Le temps qu’ils perdent en discussions est autant d’ôté au service. Seule une Règle religieuse peut éviter les « désaccords », pour reprendre le terme de la lettre. Mais laquelle choisir ?

Les Bénédictins sont des contemplatifs. Les Chanoines sont à la fois des hommes de prière et des hommes d’action, mais une action d’ordre pastoral (sacerdoce paroissial, enseignement, hôpitaux, hospices, œuvres sociales…). Si ces derniers se rapprochent de l’idéal templier, il est cependant nécessaire d’adapter leur Règle à la nature particulière du Temple : contemplation, oui, mais une action bien singulière pour un ordre religieux : les armes. C’est de cette nécessité de faire entrer cette aspiration nouvelle dans un cadre nouveau qu’est née la Règle telle qu’elle fut finalement entérinée lors du Concile de Troyes, le 28 février 1128. La lettre de Baudouin date alors de moins de deux ans.

Baudouin, roi de Jérusalem par la miséricorde de Jésus-Christ, prince d’Antioche, au vénérable père Bernard, demeurant au royaume de France, digne de toute vénération, abbé du monastère de Clairvaux, soumission à l’expression de sa volonté.
Les Frères Templiers, que le Seigneur a suscités pour la défense de cette Province et qu’il a préservés d’admirable façon, souhaitent obtenir la confirmation apostolique et avoir des normes de vie bien fixées. C’est pourquoi nous vous avons dépêché André et Gondemar, bien connus pour leurs exploits guerriers et l’antique origine de leur famille, afin qu’ils obtiennent du Pontife l’approbation de leur Ordre et inclinent son esprit à nous fournir des subsides et des secours contre les ennemis de la foi qui tous, d’un seul cœur, mus par une même pensée, se liguent pour supplanter et renverser notre royaume. Et comme je n’ignore pas le poids de votre intercession, tant auprès de Dieu qu’auprès de son Vicaire et des autres princes catholiques d’Europe, nous avons convenu de confier à votre sens de la diplomatie cette double affaire dont la résolution sera si bénéfique pour nous. Etablissez les constitutions des Templiers de sorte qu’ils ne soient pas en désaccord dans le vacarme et le tumulte de la guerre et qu’ils soient pour les princes chrétiens des renforts efficaces. Faites cela, afin que nous puissions voir de notre vivant la fin heureuse à ces combats. Priez Dieu pour nous. Portez-vous bien.

Des débuts difficiles

St Bernard - Chateauroux

La lettre adressée par l’évêque de Noyon à Hugues de Payns, deux ou trois ans à peine après la promulgation de la Règle à Troyes, jette une lumière surprenante sur les débuts de l’Ordre. Le texte précédent faisait état de « désaccords » au sein de la communauté des premiers Templiers. Celui-ci va beaucoup plus loin : un Ordre « en péril », un Ordre « perdu », dont seule l’intervention de l’Esprit-Saint a pu éviter la disparition.

A quels événements l’évêque fait-il allusion ? A ceux qui ont précédé la Règle et qui l’ont nécessitée, ou bien à des événements survenus juste après ? La lettre ne donne pas la réponse à cette question mais précise que le sursaut salvateur est « tout récent ». Il daterait donc de la fin de l’hiver 1131.

La situation des Ordres religieux, ainsi que le souligne Simon de Noyon, est à cette époque en perte de vitesse. La première Croisade est finie depuis plus de trente ans, les Francs occupent le trône de Jérusalem et les Etats Latins, mais la Terre Sainte n’est pas pour autant pacifiée. L’Eglise, qui s’était présentée comme un rassembleur des peuples, perd de son prestige et, conséquence immédiate, les dons se font plus rares, affaiblissant les monastères et les établissements religieux tant du point de vue matériel que des effectifs.

L’Ordre du Temple ne possède pas encore suffisamment de biens, loin de là, pour être frappé vraiment par la crise. C’est donc en son sein que se situe le serpent qui l’a empoisonné au point de le conduire au bord du précipice. Problèmes de personnes ? Problèmes d’argent ? Faut-il voir dans la condition de la donation, «… aussi longtemps que vous observerez avec une pieuse dévotion la religieuse sollicitude de l’Ordre », un fraternel avertissement relatif à une situation déjà vécue ? Peut-être un jour un parchemin oublié nous apportera-t-il quelques éclaircissements sur cette période chaotique de l’histoire de l’Ordre…

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Amen. Simon, par la grâce de Dieu évêque de Noyon et le chanoine de Sainte-Marie de Noyon, à Hugues, maître des chevaliers du Temple, et à tous ceux qui militent religieusement sous sa direction, salut […] et sollicitude. Nous rendons grâces à Dieu de ce qu’il a relancé, dans sa miséricorde, un Ordre qui était en péril. Nous savons en effet que trois ordres ont été institués par Dieu dans l’Eglise : ceux qui prient, ceux qui défendent, ceux qui travaillent. Les autres ordres étaient tous et partout vacillants, et l’Ordre des défenseurs, lui, était en perdition mais Dieu, notre Père et notre Seigneur Dieu Jésus-Christ, fils de Dieu, par pitié pour son Eglise, a infusé l’Esprit-Saint dans nos cœurs, et c’est tout récent, rendant cet Ordre perdu digne de reprendre vigueur. Et ceci dans la cité sainte, afin que là où jadis l’Eglise prit naissance, là l’Ordre d’Eglise dont nous parlons reprenne vie.

Et puisque vous avez trouvé grâce devant Dieu, nous, qui sommes voués à la prière, nous acquittant de notre office en priant pour vous, nous avons soin d’ajouter notre pierre en l’honneur de Dieu. Nous prenons notre part en effet à vos besoins, et nous avons pris des dispositions pour vous octroyer quelque chose de notre temporel, afin que vous soyez à même d’accomplir avec efficacité la mission que Dieu vous a donnée. Nous nous sommes donc réunis en chapitre et, du consentement et de la décision des frères, nous avons prononcé que, si un de nos frères, par sa mort ou par son passage à une vie plus austère, abandonnait sa prébende, vous percevriez chaque année la totalité de la rente due au titre de cette prébende. Nous en retenons cependant la coutume pour le remplaçant, soit un muids de froment s’il est novice, le cens du péage de la mi-mai s’il est maître d’école, le pain et le vin s’il est chanoine forain […]. Nous faisons cette donation à vous et à vos successeurs pour que vous la possédiez de manière irréfragable aussi longtemps que vous observerez avec une pieuse dévotion la religieuse sollicitude de l’Ordre. Et pour que ce bienfait demeure, comme il a été dit, ratifié et inébranlable nous avons entériné cet écrit de notre signature et nous l’avons confirmé en y apposant notre sceau.

Fait publiquement à Noyon, l’an de l’Incarnation du Seigneur 1130, au chapitre de Sainte-Marie, en présence du seigneur Geoffroy, évêque de Chartres, de Bernard, abbé de Clairvaux, de Guy, abbé de Trois-Fontaines, de Galeran, abbé d’Ourscamps, de Simon, évêque de Noyon, de Baudouin, doyen, de Hugues, archidiacre, de Thierry, trésorier. Nivard, surnommé Payen de Montdidier, pieux chevalier du Temple du Seigneur, à qui Hugues, maître des chevaliers du Temple, avait confié le soin de ses affaires à cette époque dans cette région, a assisté à ce don.

Le soutien de Bernard de Clairvaux

St Bernard - Riom

Les deux lettres ci-dessous témoignent certes de la sollicitude que Saint Bernard éprouve et manifeste à l’égard de l’Ordre du Temple, mais soulignent par là-même la précarité de l’existence des Templiers. L’abbé de Clairvaux fait appel pour eux aux deux plus grands responsables de la Terre Sainte après le roi : le patriarche de Jérusalem et celui d’Antioche. Quels sont ces « soins » dont les Templiers ont besoin ? Un appui financier pour subvenir aux nécessaires dépenses de l’armement et de l’entretien des frères, et sans doute un soutien moral et plus précisément politique, pour asseoir leur influence dans la conduite des affaires en Palestine et dans les Etats Latins. Dans tous les cas, c’est d’efficacité qu’il est question, car l’Ordre ne cherche ni à s’enrichir ni à s’approprier un pouvoir.

1130 – 21 août 1131
de St Bernard au Patriarche de Jérusalem.

Moi qui reçois si souvent vos lettres patriarcales, je serais bien ingrat si je n’y répondais. […]

Posez votre regard, je vous en prie, sur les chevaliers du Temple. Ouvrez votre cœur à tant de piété face à ces cruels adversaires de l’Eglise. Car ce sera agréable à Dieu et réjouissant pour les hommes si vous les entourez de vos soins, eux qui consacrent leur âme à leurs frères.

août 1135 – 30 novembre 1141
de St Bernard à Raoul, patriarche d’Antioche.

Au Seigneur et Père très vénérable, Raoul, par la grâce de Dieu patriarche d’Antioche, frère Bernard, abbé de Clairvaux. […]

Si j’ose écrire à votre Eminence, moi, pauvre homme trop vil, ce n’est pas par présomption mais par confiance. En effet c’est le frère Hatton qui me l’a suggéré et la charité qui m’en a persuadé. […]

Pour terminer, je vous supplie, si vraiment il me reste quelque sujet de crédit auprès de vous, que les chevaliers de Dieu qui résident au Temple de Jérusalem, éprouvent par eux-mêmes combien, par amour de nous, ceux qui recommandent ne viennent qu’en second pour vous par rapport à ceux qui sont recommandés. Si vous agissez de la sorte, vous n’en serez que plus aimable à Dieu et plus estimé des hommes.

La promotion de l’Ordre

St Bernard - Chaumont

Le soutien de l’abbé de Clairvaux ne se résume pas à des courriers d’intercession auprès des grands de l’époque mais prend aussi des formes beaucoup plus précises qui témoignent de son implication personnelle dans la vie de l’Ordre.

La première des deux lettres ci-dessous manifeste d’une part la haute estime dans laquelle il tient les Frères du Temple et d’autre part la portée de son influence et de son action. Faire de l’Ordre un conseiller des princes c’est garantir, autant que faire se peut, l’objectivité dans les analyses, la pondération dans les décisions, la prise en compte de l’éthique dans la conduite des affaires du monde.

La lettre a été écrite dans les dix dernières années de la vie de Saint Bernard. L’Ordre est déjà bien installé. Les nouveaux frères affluent, les dons se multiplient. On a le sentiment que c’est le Temple qui incarne ce futur qu’on voudrait plus juste et plus pacifique. L’abbé de Clairvaux a œuvré toute sa vie pour semer la graine de ce monde nouveau et l’Ordre du Temple apparaît comme une pièce majeure dans cette stratégie fondée essentiellement sur la diplomatie.

A ma chère Mélisende, reine de Jérusalem, ma fille en Christ, Bernard, nommé abbé de Clairvaux, [transmet] la miséricorde d’un Dieu véritablement bon.

Je m’étonne de ce que depuis déjà bien longtemps nous n’avons pas vu de lettres de toi. […] Certes, entre temps, mon oncle André, si cher à mon cœur, nous a appris par ses écrits de meilleures nouvelles : que tu te comportes avec sérénité et mansuétude ; que tu te gouvernes et gouvernes tes affaires prudemment et avec le conseil de personnes sages ; que tu aimes les frères du Temple et que tu en as fait tes familiers ; que tu affrontes les périls de la terre […] avec précaution et sagesse, t’entourant de conseils et de secours utiles […]

La seconde lettre est un des exemples de l’implication directe de Saint Bernard dans les affaires de l’Ordre. Non pas les affaires internes (encore que…) mais au niveau qui est le sien : les relations avec les puissants. Les abbayes, qui émaillent le sol de France et d’Europe, représentent un aspect important de cette puissance à la fois financière et morale. Saint Bernard, on le voit grâce à cette lettre, a caressé le projet d’une union des forces vives. Les désaccords, les rivalités, sont des obstacles majeurs à la réalisation d’un monde pacifié dans son présent comme dans ses attentes. L’avenir, hélas ! ne fera que contrarier cet idéal. La jalousie va très vite empoisonner les relations entre les monastères et le Temple, entre le clergé séculier et lui. Différence de points de vue sur la manière de vivre la religion, rivalité de pouvoir et concurrence financière… Au lieu d’unir leurs forces, les établissements religieux se combattent et, ce faisant, affaiblissent leur impact dans la vie du monde. Lorsque l’abbé de Clairvaux décède, en 1153, la société médiévale occidentale perd à la fois le théoricien, le chantre et la cheville ouvrière d’un siècle nouveau. La « conversion » de vie est un engagement majeur dans les vœux du profès cistercien. Bernard le visionnaire aspirait à bien davantage : la « conversion » du monde. Et l’Ordre du Temple semble avoir représenté une pièce majeure dans la réalisation de son projet.

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, qu’il soit connu de tous, présents et à venir, que, par la main de Bernard, abbé de Clairvaux, a été passé entre les moines de Vauluisant∗ et les chevaliers du Temple de Coulours∗, l’accord suivant : les chevaliers du Temple ont cédé aux moines tout ce qu’ils possédaient sur le territoire de Cirilli entre leur propre grange et celle de l’abbaye, c’est-à-dire la moitié de l’habitation, la moitié des dîmes et les autres terres, de sorte que, depuis cette zone jusqu’à Sever, les chevaliers du Temple ne puissent rien acquérir en fait de bois ou de terres, sinon ce qui leur aura été donné gratuitement en aumône afin que celui qui aura fait ce don ne soit soumis à eux en rien du point de vue des choses terrestres. En retour, les moines de Vauluisant ont cédé aux chevaliers du Temple tout ce qu’ils avaient depuis le même point jusqu’aux rives de la Venne, de telle sorte que dans cette vallée ils ne puissent rien acquérir en fait de bois ou de terres, sinon ce qui pourrait leur être donné gratuitement, ceci pour que celui qui aura fait ce don ne soit soumis à eux en rien du point de vue des choses terrestres.

Se déclarèrent satisfaits de cet accord : Norpaudus, abbé de Vauluisant, et frère Evrard, maître des frères du Temple qui sont en France ; et, afin que tout ceci soit permanent, le document a été confirmé par leurs deux sceaux, plus celui de l’abbé de Clairvaux. Frère Hunfredus, maître de Coulours, se déclara lui aussi satisfait.

∗ abbaye cistercienne du diocèse de Sens, non loin de la commanderie.

∗ commanderie de Coulours, dans l’Yonne, à une vingtaine de km de Sens.

L’union des forces vives

St Bernard - Chambery

Quand il ne prête pas la main en personne à la rédaction des actes, Saint Bernard n’hésite pas à apporter la caution de sa présence physique ou morale. Les quatre lettres ci-dessous témoignent de l’un et de l’autre.

La première lettre est très ancienne : l’Ordre a tout juste trois ans d’existence en tant que tel. Sa teneur ne laisse pas de surprendre par sa hardiesse : il s’agit bel et bien d’opérer un bénéfice conjoint entre la commanderie et les chanoines d’Ypres. La chose était délicate et l’exemple ne sera pas vraiment suivi, mais un tel accord issu d’une assemblée de hauts responsables religieux inspirés et stimulés par l’autorité indiscutable de l’abbé de Clairvaux manifeste l’ardeur de son désir de faire marcher ensemble et non plus concurremment les forces vives de l’Eglise dans le combat pour l’instauration d’un monde nouveau.

Raynaud, par la grâce de Dieu archevêque de Reims, au très cher frère Milon, vénérable évêque de l’église de Thérouanne, salut. Pendant le convent qui s’est réuni récemment à Reims, par la volonté et l’assentiment de l’ensemble des vénérables confrères, de nos évêques, de l’abbé de Clairvaux et de maintes religieuses personnes, nous avons décidé et nous confirmons que, dans la chapelle d’Ypres, sise au lieu-dit Obstal, chaque année, aux trois jours des Rogations plus cinq autres jours consécutifs, des messes solennelles seront célébrées et que les offrandes qui seront faites pendant ces huit journées appartiendront aux chevaliers du Temple tandis qu’en dehors de cette période, les offices divins seront célébrés là pour le seul bénéfice des chanoines de l’église Saint-Martin d’Ypres. Nous voulons et demandons à votre charité que vous respectiez cet édit signé de nous dans toute sa force et son intégralité et que vous le fassiez respecter de manière irréfutable par l’autorité épiscopale pour les temps à venir.

La teneur de la seconde de ces deux lettres est particulièrement intéressante. Il s’agit là d’une donation qui ne concerne pas le Temple (dans le droit fil de l’idéal bernardien de l’union des forces vives) mais à laquelle le Temple apporte sa caution. De même que les moines de Vauluisant vont s’accorder peu de temps après avec les Templiers, nous l’avons vu, pour un partage plus efficace, ceux-ci participent à la croissance en revenus, donc en efficacité, de ceux de Clairmarais. La liste des témoins est impressionnante. Pour entériner la donation de la reine Mathilde, cinq abbés cisterciens, sans compter Bernard de Clairvaux lui-même, se sont déplacés. Auprès d’eux, 8 Templiers parmi lesquels on remarque un nom : Osto de Saint-Omer. Neveu de Geoffroy, le compagnon de Hugues de Payns, cofondateur avec lui de l’Ordre du Temple, Osto, après avoir participé aux côtés de son père à l’essor de l’Ordre et plus particulièrement de la commanderie d’Ypres, s’est fait lui-même Templier en 1140, deux ans avant la rédaction de cette charte. Si les abbés représentent tout naturellement en cette occasion leurs frères de Clairmarais, bénéficiaires de la donation, les Templiers, en bonne logique, représentent la donatrice, la reine Mathilde. Celle-ci a beaucoup contribué à l’installation et à l’essor de l’Ordre en Angleterre et manifeste ainsi son estime et sa confiance.

Moi, Mathilde, par la grâce de Dieu reine d’Angleterre et comtesse de Boulogne, et mon fils Eustache, estimant infiniment plus utiles les biens célestes que les biens terrestres, les biens éternels que les biens provisoires pour la rédemption de nos âmes et de celle de nos ancêtres, [donnons] aux frères de Clairmarais∗, serviteurs de Dieu, toute la terre et le bois attenant qui se trouve entre la maison de Mauger et celle de Raymond Tolsath, de même que la route qui traverse ce bois et celle du Presbytère […].

Fait en l’an de l’Incarnation du Seigneur 1142. Témoins : Bernard, abbé de Clairvaux, Galeran, abbé d’Ourscamps, Henri, abbé de Vaucelles, Thierry, abbé de La Capelle, Milon, archidiacre, Jean, abbé de Sainte-Marie, Pierre, abbé de Saint-Wulmer∗ ; les frères du Temple : Gilbert de Drusencurth∗, Osto de Saint-Omer, Guy de Merem Feramus, Carembauld de Hechot, Simon de Gérard Moulin, Dragon de Sperleke∗, Thomas de Maresch, Guillaume Lemoine.

∗ abbaye cistercienne située à Clairmarais, dans cette région marécageuse qui jouxte Saint-Omer.

∗ fondateur de l’abbaye de Samer, près d’Arras.

∗ Driencourt, près du Tréport.

∗ Eperlecques (Pas-de-Calais).

La troisième lettre, contemporaine de la précédente, montre que Bernard, plus de quinze années après la création de l’Ordre du Temple, tente toujours d’œuvrer à l’unification des forces vives, celle-ci passant nécessairement par une meilleure répartition des revenus, signe d’une réduction progressive de l’esprit de concurrence et d’une prise de conscience inversement proportionnelle de la nécessité et des bienfaits de l’union dans un souci non seulement d’éthique, mais d’efficacité.

La famille de Saint-Omer est là représentée par Osto, mais aussi par son père, Guillaume, le propre frère du compagnon du Grand Maître.

Moi, Thierry, par la grâce de Dieu comte de Flandre, suis attentif à la bonne volonté des églises dans la recherche de l’efficacité et de la paix. Me rendant avec dévotion et bienveillance aux pieux désirs du vénérable abbé de Clairvaux, le seigneur Bernard, dont le mérite doit être reconnu pour les siècles, j’ai donc voulu consentir en accordant à perpétuité à l’abbaye de Clairvaux […] le droit de péage et de passage en exemption de toute contrainte.

Témoins de cette concession : Roger, prévôt de Bruges, Guillaume, châtelain de Saint-Omer ; Raoul, châtelain de Bruges, Gilbert, châtelain de Bergues, Baudouin de Bailleul, Thierry, camérier, Gautier Gouda, Hugues de Farselos, Robert, abbé de Dunes, frère Osto et frère Robert, chevaliers du Temple.

La quatrième lettre va dans le même sens, deux années plus tard. Aux côtés de Saint Bernard, on remarque la présence d’André de Baudement, sénéchal de Champagne, qui est signalé dans la Règle du Temple en tant que participant au Concile de Troyes qui a vu sa promulgation. Il s’agit là d’un transfert de don et pas n’importe lequel : c’est une donation consentie par le roi de France lui-même que l’on va transférer sur le Temple, avec son accord, naturellement. C’est dire une fois de plus l’audience de Saint Bernard auprès des puissants et l’influence dont il a su tirer parti pour la promotion et la mise en acte de ses idées.

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Amen. Puisque le salut des âmes est assuré par les prières, les aumônes et toutes sortes de bienfaits, tous les chrétiens se doivent de s’y consacrer de toute leur âme. C’est pourquoi nous voulons qu’il soit connu de tous, présents et à venir, que moi, Barthélémy, doyen de Paris, ainsi que tout le couvent de Sainte-Marie, donnons et concédons la somme de 60 sols que le roi nous a donnés à titre de don et d’aumône sur Cambitorium, au sacro-saint Temple de Notre Sauveur et aux respectables chevaliers de ce Temple afin qu’ils la possèdent à perpétuité.

Cette donation a reçu l’approbation du glorieux roi de France, Louis, et elle a été confirmée sur sa recommandation et sous son autorité, en présence du saint patron et père de l’Ordre, l’abbé de Clairvaux, du seigneur André de Baudement et de nombreuses autres personnes de pieuse réputation. Et pour que la teneur de cet acte demeure immuable auprès de la postérité, nous y avons apposé le sceau de notre chapitre et nous l’avons fait ratifier par les témoins ci-après désignés : Sceau de Barthélémy, doyen ; Albert, précepteur ; Etienne, archidiacre ; Bernard, archidiacre ; Yvon, archidiacre ; Germond, prêtre ; Odon, prêtre ; Pierre, diacre ; Goislin, diacre ; Herluin, diacre ; Ansel, sous-diacre ; André, sous-diacre ; Urbain, sous-diacre ; Philippe, novice ; Pierre, novice, Etienne, novice. Ont témoigné pour le seigneur roi : Guillaume, bouteiller, Simon Ternel et Gilbert Sagitta, lesquels ont été délégués par le roi auprès de notre chapitre pour attester de cette concession et de l’approbation du présent don.